« ... ouvrons la scène à Mama Béa pour constater qu'elle chante toujours à haute altitude » (extrait du courrier, Vinyl n°5). Comme Vinyl a la voix qui porte (laissez-moi croire ! ), Mama Béa culmina au théâtre Montmartre-Galabru (Paris) du 18 au 30 mars 1996.
Robe longue noire (c'est une première) parsemée de petites fleurs blanches, veste noire, cheveux blonds ondulés mi-longs ou mi-courts, c'est selon le caractère, sous un chapeau cloche noir. Deux mesures et l'émotion est là. Mama Béa chante comme elle aime et moi, j’aime comme je respire. Elle chante pourtant sans musiciens, sur une bande son qui lui interdit les digressions. Du coup, beaucoup moins de phrases musicales, de plaintes et de cris à n'en plus finir dont certains étaient friands et que d'autres digéraient mal. Ainsi, peu de discours : elle dit "elle" pour parler d'elle, ses chansons disent "je" pour parler de nous. Ses chansons à la rencontre de celles d'un autre. Comme une carte d'identité du monde où elle vit, comme un état des lieux du monde où elle survit.
Assise dans le coin gauche de la scène, on la voit de profil, on dirait une poupée de cire ; son quasi-mutisme corporel nous plonge en quelques secondes dans l'univers d'une vieille femme : "la solitude aux cheveux d'argent vient toujours s'asseoir sur le même banc, le dimanche après-midi, et elle attend...". Expectative du spectateur, tension et attention, public paralysé qui n'ose pas applaudir à la fin de la chanson. Délicieux malaise qui nous mène en silence vers un no woman's land, alors que nous ne savons déjà plus où nous sommes.
Mama Béa se lève, elle parcourt la petite scène et ces va-et-vient nous incitent à poser le regard sur le décor réalisé par ses propres soins : il illustre à merveille les bas-fonds qu'elle chante alors et dont on sait qu'elle est la diva ; et c'est comme un inventaire à la "Prévert" : une poupée de chiffon enfermée dans une cage d'oiseau qui porte la mention entrée libre, une table d'écolier, un fauteuil pliable déplié, un porte-manteaux où sont accrochés des guirlandes, une perruque blonde aux cheveux longs, un masque à gaz..., une psyché, un lampadaire de jardin, un fauteuil en osier à grand dossier, des coussins, un sac couleur argent, une ombrelle chinoise. Des objets que les gens abandonnent dans les décharges, qu'elle recueille et qui reprennent vie chez elle ; parce qu'on est là chez elle, elle nous le dit à plusieurs reprises en nous souhaitant la bienvenue.
Et puis, un portrait de Ferré qu'elle salue au moment d'interpréter les chansons du disque « Du côté de chez Léo ». Ni dieu ni maître, L'âge d'or, A Léo petit texte de sa composition pour dire l’amour qu’elle lui porte et qu’elle colporte, Les poètes, Madame la misère, Vingt ans : comme ça, d’une traite sans autre discours que son chant et on sait qu’il en dit long. Peut-être s’appelle-t-elle Béa parce qu'il s'appelle Léo, ou peut-être pas.
Si nous ne parlons plus d'amour..., (chanson inédite) où elle s’accompagne à la guitare, se poursuit par des citations de l’écrivain Pascal de Duve (Cargo-vie, Izo, L’orage de vivre), comme une pause de triste durée pour qui connaît sa fin.
Retour à Ferré : Avec le temps qu’elle joue à capella, T'es rock, coco efficace et stromboscopique. Puis, venues du passé, deux phrases sonnantes et frissonnantes : « il écrit une lettre à sa femme, il s'appelle Manoukian » et c’est L'affiche rouge, qui cloue le public à son siège. Le sommet. Et pour redescendre la pente en douceur : Les artistes qu’elle interprète sur le mode récitatif et dont le thème ouvre la porte à Rimbaud (« Quand j’étais p’tite, j’t’aimais pas; il couchait tous avec toi... »). Il est 23h30, elle anticipe avec Aux alentours d'après-minuit. La fin approche, mais nos oreilles ne sont pas rassasiées. Mama Béa poursuit avec La mélancolie, Les anarchistes a capella et Blues-moi captant le public pour une participation active et talentueuse. Sortie provisoire.
Pendant qu’une bande sonore nous joue Le chaos, une bien belle manière de réviser la déclaration des droits de l'homme (souvenez-vous de son bla-bla-bla ad libitum), elle revient sur scène, un fichu sur la tête, pour faire le ménage ; et de passer l’aspirateur avec courage et tenacité pour effacer les traces que la chanteuse a laissées.
Tu peux toujours balayer derrière toi, Béa, des poussières rebelles continuent à voler.
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