samedi 31 décembre 1994

en bleu le noir



Sur dix-sept chansons enregistrées en public en mai 1994 au Thé'V à l'occasion de son nouveau spectacle, douze ont sauvé leur peau et gagné leur place sur ce disque -merci au théâtre de Vesoul, co-producteur et à Scalen' disc, distributeur audacieux- de Zaniboni où la chanteuse en noir et bleu exprime son regard singulier, nocturne et urbain sur la vie et l'amour.
Quelle douloureuse épreuve que le choix : et pourquoi pas celle-ci, oh non celle-là, oui mais trop ceci, pas assez cela et patati et patata ; de fil en aiguille, cinq chansons au rebut (lesquelles ?) et tant pis pour moi : j'avais qu'à y aller et j'aurai vu Vesoul !
C'est ainsi que En public est composé en majorité de titres inédits. Ce deuxième disque, Zaniboni l'aurait bien voulu premier, car elle est sur scène comme chez elle (enfin, je ne l'ai jamais vue chez elle) mais faute de moyens, il arrive après l'album studio Chassé-croisé, sorti en 1992.
Autant ce premier disque était carré, angles droits et côtés égaux, armé de claviers, guitare et batterie, de saxophone et accordéon aux points stratégiques, autant celui-ci est rond, chaud et bon, soutenu par des nouveaux instruments : stick (une rareté à souligner) et violoncelle qui épouse et fait des enfants à sa voix grave, énergique, profonde, sobre et efficace (ça y est , c'est dit !). Chanson témoin, La beauté -qui figure sur les deux disques et c'est la seule- dont les nouveaux arrangements révèlent la splendeur.
Tant qu'on est dans les cadeaux, otez les rubans, déchirez les papiers et écoutez l'hommage à Jeanne, femme de Modi(gliani), savourez le piano -savourez-le pianissimo- et lisez le livre écrit par leur fille, vous trouverez ça et là quelques phrases ou expressions qui forment le noyau du texte écrit par Zaniboni :
"et dans l'atelier glacial
Jeanne est seule désormais
il traîne sur un chevalet
un portrait inachevé
"
Même si on sait la difficulté qu'elle dit éprouver à écrire, on en redemande, quitte à la faire souffrir ; en effet, Modi, c'est LA chanson ; après Couleurs, texte qui allait à la recherche de Van Gogh, Modigliani et après...? La réussite, ça donne des obligations !
Ou bien voyagez dans le futur proche et inquiétant des Robots. Là, je ne sais pas si je rêve ou si mes vieilles obsessions reviennent, mais en écoutant Zaniboni, j'entends Mama Béa. Délire verbal, déli(b)re véral et délit final :
"dans l'instant de l'orgasme
dans d'autres pléonasmes
j'installe une virgule
j'installe une virgule
"
qui me donne l'occasion de souligner le travail de Dom Pochon, son auteur(e) attitrée -oui, c'est une femme- et à qui l'on devait déjà l'idée, belle idée, d'un Paris Enième :
"j'invente Paris, Paris XXXè
un quartier idéal
au détour d'un canal
"
et celui d'Angèle Berthet, nouvelle co-équipière qui, en deux textes Fatale et Les yeux baissés, pose les jalons d'une écriture serrée, coupante et immédiate sur une musique de Zaniboni non moins tenue et percutante :
"des traces de sans
des bouts d'instants
des bouts de tant
"
que laissent les amours fatales.
Autre temps, autre voyage : l'Italie, paroles et musique,-origines obligent-, avec Ancora, version romantique de "Les histoires d'amour finissent mal en général" et Anna (Magnani) Roma :
"Anna, da sola nel silenzio della notte,
...
Anna la rabbia, la calma e poi la rabbia in un minuto
"
d'une intensité tragique inoubliable.
Les chansons de Zaniboni ne se regardent pas le nombril, elles vous donnent l'occasion, si vous êtes un peu curieux, d'éclairer les jours de grise mine : visionner Mamma Roma, Rome, ville ouverte ou Amore, lire la poésie de Cesare Pavese (Pavese), admirer les toiles de Van Gogh , celles de Modigliani ...
D'autres nœuds à défaire, d'autres papiers à froisser : Sid'habitude, chanson utile qui se passe de commentaires, Périphérique dont on n'a pas fini de faire le tour, l'harmonica (sa deuxième voix !) et une constante, une exigence même : la voix en avant, qu'on l'entende et qu'on comprenne les paroles, que diable !, cette voix aujourd'hui moins appliquée, moins écolière ; si Chassé-croisé était un travail à la maison, En public est le devoir sur table.
Vous l'entendrez peu à la radio, vous ne la verrez pas à la télévision, Zaniboni fait partie des êtres humains qui prétendent le rester -humain- et pour ce, ne veulent ni devenir ni subir, ni avoir ni pouvoir mais seulement -et tant- être. Peu importe, le disque est là, habit sobre d'un corps volcan, musique lave qui brûle et submerge.
Un jour on l'appellera "La Zani". Soyons les premiers à lui avancer ce compliment.

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